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Le Japon: une Autre Vision des Couleurs

Dans nos langues Européennes (français, anglais, allemand, espagnol, …), nous avons à peu près les mêmes couleurs (noir, bleu, jaune, orange, …), et nous voyons chacune d’entre elles à peu près la même manière. Les traductions sont sans difficulté particulière, et la communication globalement aisée.

Il y a des quelques rares exceptions.

  • Les Anglais et Américains ne « voient » pas le violet comme nous.

Notre « violet » français désigne -au sens large- les tons entre bleu et pourpre. C’est dans l’arc en ciel, une de nos couleurs de base. Mais son équivalent anglais est « purple », c’est à dire littéralement pourpre, qui n’est pas dans l’arc en ciel. Pour un français, pourpre est plutôt un genre de rouge un peu violet (genre bordeaux). Alors que le « purple » anglais est plutôt un genre de lilas. Bref, si j’entends un anglais me dire « purple », je dois comprendre « un genre de violet ». Et s’il me dit  »violet », il parle alors précisément du violet de l’arc-en-ciel ou de la fleur. Tout est affaire de traduire avec le juste mot, en évitant les faux amis.

  • Anglais, Allemands, ou Français ont 1 seul mot (courant) pour bleu. Russes et Italiens en ont 2.

Bleu, chez nous, ca va entre bleu nuit et bleu ciel, voire turquoise. Il n’y a qu’un seul mot, avec ses variations de clair et foncé. En Russe, il y a 2 mots: « siniï » (bleu un peu foncé) et « galouboï » (bleu ciel). Donc, l’équivalent européen du mot « bleu » n’existe pas en Russe. En Italien, pareillement, il y a « blu » et « azzurro », qui entre « bleu » et « bleu ciel ». Le maillot des équipes sportives italiennes est un peu plus clair que le notre, et clairement « bleu » pour nous, mais les Italiens sont les « Azzurri », et pas des « blu ».

En quoi les Japonais sont-ils différents?

  • Il y a 2 couleurs de base: le rouge et le bleu, que les Japonais voient différemment de nous.

Pour le bleu, en Japonais, il y a le mot « ao » ou « aoi », mais il désigne une couleur entre bleu et vert, assez clair, proche de cyan (ou turquoise). Ce mot, ils l’utiliseront pour décrire un ciel bleu (ao zora) ou un arbre vert (aoi ki). Alors que pour nous, bleu et vert, ce n’est pas du tout la même famille. Mais si on regarde autrement … certes, le ciel peut être bleu, mais le soleil peut être jaune, et bleu + jaune, ben, ca fait un genre de vert. Et notre bleu, celui de notre drapeau? Et bien pour un Japonais, c’est plutôt un genre de violet, dans la famille des couleurs froides. 

Autre exemple: rouge. Le mot japonais est « akai ». Mais il désigne tout ce qui est entre rouge et roux. Là encore, pour nous, ce sont 2 couleurs, 2 univers, 2 mots différents. Nous, on ne dira jamais qu’un renard est rouge. Eventuellement qu’il est orange. Pourtant, les Anglais ou les Américains disent d’une personne rousse qu’elle est « red-hair », littéralement cheveux rouges.

Pour résumer ici, nos couleurs de base diffèrent de celles des Japonais. Et on ne voit pas, on ne groupe pas les tons (clairs / foncés) de la même façon.

  • Nos principales couleurs sont abstraites – au Japon, elles sont définies avec des repères concrets, naturels.

Si on enlève les approches « scientifiques » (longueurs d’onde, Pantone, etc.), nos couleurs sont plutôt abstraites. On pourrait dire que vert est la couleur de l’herbe ou des feuilles, mais entre la sauge, le pin et l’érable, tant de nuances. Il y a évidemment des exceptions: rose (qui est d’ailleurs « pink » en anglais car « rose » est réservé à la fleur), taupe, saumon, olive, etc. Mais dans le langage commun, le plus souvent, on prend nos basiques, et on ajoute clair / foncé.

Au Japon, et c’est une autre grande différence, les couleurs -à part 4 ou 5 exceptions- sont souvent définies par rapport à une réalité, un repère concret, naturel, tangible: rose est la couleur de la pêche (momo iro), marron celle thé (cha iro), noir celle de l’encre (sumi iro), jaune celle de l’oeuf (tamago iro), etc. Et cela continue avec les nuances: gris se dit nezumi iro (couleur souris); et gris clair est hai iro (la couleur de la cendre). En pourtant, en japonais, il y a aussi cette notion de clair / foncé, j’y reviens ci-dessous.

  • Dans le vocabulaire courant, les Japonais utilisent plus de 400 mots pour décrire les couleurs, quand nous n’en utilisons qu’une 20aine.

En occident, nous avons nos 12 basiques: noir, gris, blanc, violet, bleu, vert, jaune, orange, rouge, marron, rose, et … bleu clair. On peut y ajouter notamment les métaux (or, argent, …), et certains classiques comme beige, taupe, …. En général, avec l’aide de clair / foncé, nous nous contentons de cela dans le langage courant.

Au Japon, il n’y a pas loin de 500 mots dans le langage courant pour parler de couleurs. Comme elles sont genre « couleur du jaune d’oeuf », une telle quantité se conçoit. Pour être concrète, imaginez pour noir: couleur encre, yakenonokarasu: plus noir que noir, makkuro: vrai noir complet, karasuba-iro: couleur aile de corbeau, nureba-ira: couleur de plume de corbeau mouillé, ….

Souvent, en fait, les couleurs font référence à une plante: feuille, fruit, fleur; un animal (souvent des oiseaux), des minéraux, …

  • Si nous nuançons avec clair / foncé, les Japonais le font plus spontanément, de manière plus riche:
    • ils peuvent préciser clair / moyen / foncé. Donc « gris souris » sera une sous-famille, et « gris souris moyen » sera la teinte moyenne de cette sous-famille;
    • mais aussi avec pastel / vif, ou brillant / mat (cf plume de corbeau mouillé).

Qu’est ce que tout cela change?

  • Les Japonais -comme les Chinois d’ailleurs- ont une vision plus vaste et plus riche des couleurs. L’uni, chez eux, est un univers plus vaste que le notre. D’ailleurs, si les teinturiers Japonais (et Chinois) sont aussi réputés, c’est parce que leur capacité à créer ou reproduire des couleurs est un talent cultivé depuis des siècles. Pas si étonnant d’ailleurs, de ce point de vue, qu’ils excellent autant dans la photo ou la vidéo.
  • Les Japonais « voient » des couleurs qui nous sont moins habituelles, mais « naturelles », car liées au réel, à l’observation de la nature, elles ont une forme d’évidence qui nous parle.
  • Les Japonais valorisent l’art et l’artisanat de l’assemblage. Cela va plus loin que de notre simple « ca va ensemble ». Selon moi, il y a un talent pour créer / inventer, mais aussi un talent pour associer / assembler. L’ikebana (art floral japonais) est un art d’assemblage. Les odeurs, c’est un art d’assemblage (que ce soit pour les parfums, ou les encens comme au Japon). Le jardin, aussi. Eh bien, les couleurs, pour moi, c’est pareil, et c’est un domaine où les Japonais excellent.
  • Dans leur esthétique, les Japonais recherchent l’harmonie, l’enrichissement mutuel, qui sera une question de couleurs, mais aussi de forme, de texture, de lumière. Nous sommes plutôt relativement rationnels: les camaïeux ; les couleurs complémentaires,  … et nous sommes forcément influencés par notre logique de mots, qui nous fait tous spontanément associer le gris foncé et le gris clair, car ils sont liés dans notre esprit par le mot gris. Pour le Japonais (même s’il a noir corbeau et noir corbeau mouillé), tout est plus ouvert. Il n’y a moins cette influence de la structure du language … cette école de l’arc en ciel, des longueurs d’ondes …. Un bon exemple est le tissu ci-dessous: c’est une association de couleurs harmonieuse, agréable à l’oeil, presque familière, mais introuvable dans les rayons de nos magasins.
  • Enfin, pour une personne comme moi, il m’est parfois extrêmement compliqué, voire impossible, de trouver les mots pour décrire la couleur des tissus que je vous propose. La photo ci-dessus l’illustre: c’est quoi cette couleur pas vraiment rouge, ni orange ….  roux?
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