L'Esthétique Japonaise, Le Japon, Le Thé

Esthétique Japonaise: Shibusa, la Beauté cachée derrière l’âpreté

En Occident, on tend à opposer les contraires. En Asie, ils sont indissociables … ou plutôt une histoire de complémentarité, d’équilibre, de mise en valeur mutuelle.

En ce sens, parler de ce qui est beau (ou bon) et âpre a quelque chose d’incongru. Pourtant, tout vin est plutôt âpre … une marmelade est plutôt amère. Et l’un comme l’autre peuvent être un délice.

Ce post évoque aussi un autre antagonisme culturel: nous, on dit: “à vaincre sans peine, on triomphe sans gloire”. Au Japon, on pense plutôt que l’humilité est plus belle, quand on vainc avec peine.

Le résumé en une phrase:

“Si l’émotion s’approfondit, il y retournera inévitablement” (Muneyoshi Yanagi, à propos du thé servi dans un bol simple).

Shibumi: la beauté au-delà de l’âpreté

La première gorgée de vin rouge qu’on boit dans sa vie est désagréable. On peut s’arrêter là, à jamais. Ou faire quelques pas de plus. Et en découvrir progressivement toutes les richesses. Richesses de goûts, de cultures, de terroirs, de savoir-faire, …

Si on pouvait enlever l’alcool et tout ce qui va avec, les Japonais parleraient de shibumi (ou shibui en adjectif).

Shibumi est un des 7 piliers de l’esthétique Zen. A la fois un chemin et un idéal esthétique, profondément ancré dans la culture japonaise, toujours d’actualité, y compris chez les jeunes où il signifie à “cool”, comme on va le voir.

Définition littérale: l’astringence

Littéralement, shibumi signifie astringence (et shibui = astringent). L’astringence, c’est la particularité de ce qui provoque une sensation âpre et desséchante en bouche. C’est quelque chose de purement physique, une contraction des muqueuses. Probablement lié à un mécanisme ancestral d’alarme, pour nous signifier quelque chose de possiblement toxique. Cette propriété physique est utilisée, par exemple, dans les crèmes anti-acnéiques, pour resserrer les pores.

Signification esthétique: la Beauté de ce qui sublime les paradoxes

Ici, il faut vraiment avoir en tête qu’on parle d’esthétique. Et au-delà des mots, l’esthétique, c’est de l’émotion. Et même si on peut penser que la culture japonaise est très éloignée de la notre, au fond, on parle des émotions humaines.

D’abord, et avant de passer au concret, voyons rapidement la définition … “conceptuelle”. Shibumi évoque une beauté / un plaisir à la fois:

  • simple,
  • subtil,
  • profond,
  • lié au quotidien
  • pas artificiel
  • qui n’est pas d’accès facile / avec une contrainte
  • et attaché à une certaine humilité / modestie

Ça parait alambiqué, mais en fait, c’est mille fois plus parlant quand on l’écrit avec des “mais”, car là, toutes les “oppositions” ressortent: subtil mais simplesimple mais profond …. quelque chose de “profondément beau” mais avec une évidente économie de moyens …. simple, mais pas facile d’accès … quelque chose dont on ne s’enorgueillit pas, parce que, même si c’est difficile à faire, ça reste quand même quelque chose de simple. Etc., etc.

Pour rendre cela encore plus concret … Quelque part, cela ressemble au plaisir infini du verre d’eau quand on meurt vraiment de soif, après un long effort, mais avec la subtilité en plus, et une autre notion de la profondeur … car on ne parle pas ici de profond besoin, comme dans le cas du verre d’eau, mais d’émotion profonde.

Quand on met tous ces mots ensemble, on touche à quelque chose qui est l’essence de shibumi … assembler des contraires pour en faire quelque chose qui nous émeut chaque jour un peu plus.

Le Thé vert: la meilleure illustration de Shibumi

Au Japon, il y a 2 choses qui symbolisent parfaitement shibumi: le kaki (le fruit), et le thé vert.

Qu’on parle de thé, de café, de vin, dans tous les cas, il y a un côté rite de passage, parcours initiatique …

Plus spécifiquement quand on parle de thé et café, s’ajoute tout ce qui va avec notre boisson quotidienne … celle-là même qu’il nous faut impérativement pour commencer la journée. Puis tout ce qui est terroirs, savoir-faire, rituels de préparation et de dégustation, artisanat des accessoires, …. et les émotions et sensations qui vont avec. Quand on additionne tout …

Par contre, la relation qu’on tisse avec le thé vert est unique, et probablement plus profonde que celle qu’on peut avoir avec le café ou le thé noir. Notamment parce qu’il est, et parait, plus bénéfique, moins maléfique, et plus reste facile d’accès. En effet:

  • le thé vert a plus d’effets positifs (stimulant modéré, hydratation, antioxydant, …)
  • son effet dynamisant est plus doux
  • il ne crée pas d’effet de dépendance physique
  • sa saveur est à la fois délicate, modérément astringente et amère, quand le café est vraiment amer et vraiment corsé,
  • il est plutôt dans la transparence, quand le café est dans le noir et le ténébreux
  • son vert évoque la nature et l’originel, quand le brun du café ou du thé noir nous emmène vers le cuit et le transformé,
  • il se consomme sans sucre.

Étant plus bénéfique, moins maléfique et plus “accessible” que les autres, le lien que peuvent avoir les Chinois, les Coréens ou les Japonais avec leur boisson quotidienne: le thé vert, a très peu d’équivalent dans le monde (peut-être le maté en Amérique du sud? par certains aspects, l’espresso en Italie aussi).

En terme de saveur, un thé vert est plutôt doux / léger, et plein de petits goûts différents. On est plus dans la subtilité que dans la puissance. Quand il est préparé dans les règles de l’art (i.e. dans sa théière dédiée en argile ferreuse, cf ce post), son goût se bonifie et s’enrichit à chaque utilisation.

Là, on touche à cette notion de chemin sans fin vers un idéal toujours plus beau … ainsi qu’à la citation initiale: “Si l’émotion s’approfondit, il y retournera inévitablement”.

Pareillement, si vous appliquez la définition “conceptuelle” de shibusa au thé vert, vous retrouvez la simplicité, le quotidien, la barrière (astringence), la subtilité, etc.

Shibumi dans l’Artisanat

L’artisanat est une terre fertile pour shibumi. L’un des objectifs de l’artisan est de faire un objet du quotidien à la fois beau, utile, et pratique. Imaginez, qu’au fur et à mesure que vous l’utilisez, vous appréciez l’objet de plus en plus … Ou si, derrière sa banalité d’objet quotidien, il y a un travail profondément subtil …

Pour sortir des classiques, on peut illustrer cela avec Suruga Sensuji, ou plus justement Suruga takesensujizaiku. Littéralement, le travail de milliers de bandes de bambou de Suruga (une province du Japon). Basiquement, c’est de la vannerie. Mais avec du bambou, un bois extrêmement dur et à 1,000 lieux d’avoir la souplesse originelle de l’osier ou de la paille. Dès la coupe de l’arbre, c’est un travail manuel, très long et très fastidieux, avec de très nombreuses étapes. Pour faire quelque chose qui n’est finalement qu’un “bête” objet du quotidien …

De près (cliquer sur l’image), on voit l’incroyable la subtilité du travail … les différentes largeurs de bandes … l’esthétique poétique des formes … en plus, tout semble parfait, au micron près, sans le moindre point de colle visible. Faire une telle œuvre exige un niveau d’application, de dextérité, et de concentration véritablement hors norme.

Tout ci-dessus est l’œuvre d’une artisane japonaise dénommée Ogura Chiemi, collection “comme une fleur vivante”. Voici le lien vers son Instagram.

Au-delà de la vannerie, il y a évidemment les artisanats de la laque, la porcelaine, le tissage, la poterie, …

Une dimension pas encore évoquée est la profondeur. Elle a 2 facettes. D’une part, c’est l’émotion ou la satisfaction qui s’approfondit avec le temps. Et d’autre part, c’est le temps qui rend l’objet -ou son usage- meilleur de jour en jour. Telle la patine intérieure des théières en argile (Kyusu), que j’évoquais précédemment.

Certes, on reste encore dans le thé, mais cela peut être pareil avec un bol dont vous aimez la couleur ou la forme … un stylo plume parce qu’il se plie avec le temps à votre manière d’écrire, et donne au trait la personnalité que vous aimez … une paire de chaussure parce qu’elle s’harmonise de mieux en mieux avec votre pied …. ou tout ce qui reste pour vous un peu comme un doudou ;-)

Pour finir ce paragraphe, je rappellerai une chose: l’artisanat japonais valorise l’imperfection, l’irrégularité, l’asymétrie, … si c’est un vrai choix d’artiste, qui rend la chose unique, et si cette unicité de l’objet vous émeut profondément … même pour un banal objet du quotidien.

Shibumi dans l’Art

Là, il y a débat d’experts. Parce que l’art ne s’ancre pas quand le quotidien. Qu’il n’a pas de fonction tangible. Qu’il n’est pas évident d’y voir l’astringence. Après, on peut penser que l’art sert à ouvrir les yeux et le cœur, comme un décapsuleur sert à ouvrir une bouteille.

Je me suis demandé ce qui pourrait être shibui, et je suis arrivée à Kasimir Malevitch. Sur un écran, cela ne rend pas trop, mais en vrai, c’est incroyablement prenant … On y retrouve la simplicité, la difficulté d’accès, les contraires, une forme de banalité sans artifice. Et ce qu’on y a vu hier n’aura jamais rien à voir avec ce qu’on y verra demain.

Les personnes Shibumi

Shibumi s’attache donc à quelque chose qui est à la fois beau et paradoxal. On utilise cet adjectif pour qualifier ceux qui font de “belles” choses avec un “mais” qui rend la chose encore plus admirable. Et attention, ceux qui en font trop pour sembler “cool” / “shibumi” sont “charai”, qui est péjoratif.

Dans le genre très japonais, une personne de grand talent qui bonifie un collectif, sans vouloir sortir du lot en tant qu’individu, peut être qualifiée de shibui. Mais on le dira aussi du chef qui dirige efficacement sans recourir à l’autorité ou au pouvoir. Comme d’une personne qui fait des choses compliquées, avec une apparente facilité. Ou de celle qui réussit, et reste simple et abordable.

Souvent associé à shibui, vous trouverez des personnalités comme Roger Federer, George Clooney, …

Compte-tenu de la place des femmes dans la société japonaise, celle qui est “smart”, i.e. à la fois charmante, intelligente, chic … et qui y réussit “sans forcer” a quelque chose de magnifiquement astringent. A date, une personne comme la tenniswoman Naomi Osaka est encore probablement trop “astringente” malgré tous ses succès, mais clairement, elle initie quelque chose au Japon. Si jamais les JO ont bien lieu à Tokyo et qu’elle y devienne championne olympique …

L’étymologie de Shibumi

Shibu s’écrit 渋. Dans ce glyphe, il y là un radical associé à l’eau (水), et l’autre associé à l’arrêt (止), figurativement des traits qui vont dans des sens différents, et font bouchon. Et donc au global, l’idée qu’il est difficile pour l’eau de s’écouler. Plus loin, de congestion, de gêne, de réticence, ….

La question intime que nous pose Shibumi

Y-a-t-il de belles choses simples dont je me prive, simplement parce que je me suis arrêté(e) au premier obstacle?

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