Le monde des Tissus, Quand il fait Chaud

Chaleur, Transpiration, Tissus: Synthétiques, Techwear et Placébo

Ce post est consacré à l’intérêt des tissus synthétiques par temps chaud. Et notamment au 1er d’entre eux: le polyester, puisque c’est lui qui est le plus utilisé (cc. 70% de la production textile). Il suit le post précédent sur les relations entre tissu, chaleur et transpiration. Il est suivi par ceux traitant des étonnantes capacités de la laine par temps chaud, puis celui sur les atouts des matières Naturelles, toujours par temps chaud.

Qu’est ce que le polyester?

Le polyester est un dérivé de plastique, qu’on va fondre pour le transformer en fil. Et il a beaucoup d’avantages pour l’industrie textile:

  • pas cher;
  • prend et garde très bien les couleurs (beaucoup + longtemps que coton);
  • plutôt solide / longue durée de vie;
  • facile à tisser / tricoter (solidité, homogénéité; …)
  • sèche très vite;
  • se froisse peu;
  • s’assouplit à la chaleur (et vice-versa).

Pourquoi le polyester augmente intrinsèquement l’inconfort par temps chaud?

Certaines qualités intrinsèques font que le polyester tend à augmenter l’inconfort généré par la chaleur. En effet, il est:

  • non respirant (empêche la peau de respirer), comme tout dérivé de plastique
  • hydrophobe (repousse la sueur vers le corps, hors traitement spécifique)
  • très apprécié par les microcoques … ces bactéries responsables des mauvaises odeurs de transpiration.

Or, comme vu dans le post précédent, c’est la ventilation et l’évaporation de la sueur sur la peau qui rafraichit.

Et pour rappel, on utilise aussi le polyester pour faire des bouteilles (étanches), des vestes polaires ou des isolants pour la maison ….

Par ailleurs, comme le nylon, il est très inflammable: il faut éviter la proximité de flamme (dans la cuisine) ou de feu (de camp ou de cheminée), vs projections de flammèches ou étincelles.

Et c’est donc pourquoi, avec une robe ou une chemise en polyester, on a plus le sentiment d’avoir chaud, on sue plus, on ressent plus d’inconfort. Par contre, le vêtement semble plutôt plus sec, et sans pli. Sans oublier son prix -souvent avantageux-, et ses couleurs, souvent jolies et bien réalisées.

En terme de toucher ou de confort pour la peau, on peut juger qu’il y a mieux et plus agréable.

Comment fait-on pour rendre le polyester plus adapté à la chaleur?

On va tout simplement le trouer, le mailler, l’ajourer. Mais comme c’est ici contre-nature, c’est forcément plus complexe … et parfois plus cher.

En créant des alvéoles, on facilite évidemment la ventilation. Par contre:

  • c’est vrai pour n’importe quel tissu, de n’importe quelle matière. Et notamment celles qui sont respirants par … « nature »;
  • vu que le polyester n’est pas respirant, il faut le faire à un niveau assez sophistiqué. Voire très sophistiqué pour les tissus dits techniques.

Ainsi, pour qu’il évacue notre sueur vers l’extérieur -et non vers la peau-, on va utiliser des phénomènes de capillarité, de tensions superficielles, …. en « jouant » sur le design des alvéoles / des mailles … mais aussi grâce à des traitements chimiques, qui ne sont pas étiquetés. Après, est-ce que c’est vraiment mieux qu’un simple débardeur coton en maille?

Même logique et même principe pour les membranes « imperméables » dites « respirantes »: le design des alvéoles permet à la vapeur (petites molécules) de passer, tout en fermant la porte aux molécules d’eau liquide (+ grosses molécules), et tout en restant relativement sec (car hydrophobe).

Est-ce que les tissus « techniques » permettent réellement de mieux évacuer la sueur?

Eventuellement, mais dans des conditions très particulières, ce qui questionne leur marketing, et souvent leur prix. D’autant plus, ce n’est pas forcément une bonne chose.

  • déjà, il faut que quelque chose « attire » la sueur vers l’air. Contrairement à ce qu’on peut croire, la vapeur d’eau est plus légère que l’air (sinon, il n’y aurait pas de nuages). Donc théoriquement, cela marche. Mais quand l’air est humide, cela ne marche plus … alors que c’est justement quand il fait chaud et humide que la peau a le plus besoin de fraicheur et de ventilation.
  • Quand on transpire, certes on secrète de la vapeur, mais aussi du liquide. Le liquide peut lui ne pas pouvoir passer à travers les alvéoles (suivant leur taille) créées dans le tissu, et être au contraire repoussé vers la peau, ou couler vers le bas.
  • Dans la sueur, il y a aussi des matières grasses, nos produits de maquillage, crèmes de soin, …. Et le polyester attire le gras (il est oléophile). Il y a aussi des saletés, ou des poussières, dans l’air, qu’il attire (car le polyester génère de l’électricité statique) … bref, plein de choses vont boucher les alvéoles et altérer l’efficacité « technique ».
  • Comme tout matériau plastique, le polyester peut créer un effet d’étuve. Il vous renvoie votre chaleur (cf pulls en polaire). Et va, par là même, augmenter la sueur.
  • Etc.

Bref, ca peut parfois marcher, selon les conditions météo, l’intensité de votre effort, etc.

Sur le fond, tout le monde sait qu’on est plus au frais dans un tissu un peu humide (sans aller jusqu’à la compresse) que dans un tissu ultra-sec. Qu’en plein été, on est plus à l’aise pieds nus que dans les baskets les plus high-tech. Ou que l’hydrophile naturel (genre coton) est plus confortable que du plastique synthétique pour bien gérer chaleur et sueur. C’est à la fois évident et scientifiquement établi. Reste que pendant des années, cela a été le marketing du « cotton kills » (i.e. le coton tue, en référence au sweat shirt trempé de sueur, inconfortable, qui met des heures à sécher).

Pourquoi les lignes bougent, même dans les tissus techniques?

  • des contrattaques durent et fonctionnent. A titre d’exemple, les T-shirts et sous-vêtements en laine de mérino conquièrent de plus en plus d’adeptes, même pour les activités sportives outdoor, et même en été. On trouve maintenant aussi des mélanges laine / synthétique ou lin / synthétique particulièrement intéressants.
  • ce qui est simple marche aussi (par ex. un mélange de fibres hydrophiles et hydrophobes, comme pour un simple T-shirt poly/coton à 5€);
  • la pollution micro-plastique -chaque fois qu’on lave les vêtements en polyester-, et les composants chimiques utilisées par les industriels du sportswear sont de plus en plus critiqués.

Quand on fait l’effort de lire les études scientifiques publiées sur les tissus techniques, et qu’on voit, comment -après avoir fait à peu près le tour des techniques de tissage / tricotage- la chimie est maintenant mise en oeuvre …. en soi, je n’ai rien contre la chimie, mais cela pose des questions auxquelles on ne trouve pas de réponse:

  • quels sont les traitements chimiques utilisés?
  • pourquoi les ingrédients chimiques ne sont pas étiquetés, voire cachés puisqu’on ne trouve pas l’info?
  • comment réagissent-ils avec l’eau, à l’acidité (de la sueur)?
  • que se passe-t-il quand ils sont en contact direct avec la peau?

Bref, quelles sont les conséquences de ces traitement chimiques au contact avec notre sueur, et s’ils sont absorbés par notre peau?

Egalement, attention aux arguments « technico-scientifiques »: une étude objective se réalise en plan croisé, double aveugle et placébo (explications en bas de page). Et c’est vraiment très rarement le cas, y compris en cosmétique. A titre d’exemple, voici un lien vers une étude  scientifique solide sur les tissus dits « cooling » (rafraichissant); elle montre qu’ils sont sans effet sur la performance et même la perception des sportifs. Et elle en évoque d’ailleurs d’autres, antérieures, qui donnaient les mêmes conclusions, même en comparant des T-shirts « techniques » avec des T-shirts en coton.

Enfin, attention aux amalgames: je parle ici de temps plutôt chaud, et pas de randonnée ou escalade par temps frais ou froid. Mon expérience personnelle est que -par temps chaud- cela peut marcher, en tout cas être plus agréable, mais, encore une fois, dans des conditions particulières …. par exemple, la vitesse de séchage et la légèreté du polyester « mouillé » sont très appréciables par ex. pour une randonnée lors de la mousson ou climat très humide.

Est-ce une bonne idée d’avoir un sous-vêtement ou une doublure « technique » en polyester pour être au sec?

Non.

  • Au-delà des points ci-dessus, si la sueur est efficacement évacuée, se pose alors la question de la couche supérieure: que fera-t-elle de la sueur que lui transmet la couche technique?
  • Il n’est pas optimal de vouloir être totalement au sec, ou d’ « évacuer » la transpiration à tout prix.
    • encore une fois, c’est l’évaporation de la sueur sur la peau qui nous rafraichît (cf la sensation de froid ressentie quand on sort, en plein été, d’une piscine (et dont la T° est inférieure à 20°)
    • Si nous réduisons ce mécanisme, eh bien la peau va au contraire encore plus chauffer … et le corps réagira, encore avec ses mécanismes, donc par plus d’afflux sanguin vers en périphérie, plus de transpiration, …

Quid des autres fibres artificielles?

Du point de vue chaleur / transpiration, le nylon est proche du polyester. Il peut néanmoins absorber un peu d’eau, contrairement au polyester.

L’acrylique est plutôt un substitut de la laine.

La viscose (ou fibranne, lyocell, rayonne, …) est comme le coton, en plus soyeux, mais est plus fragile face à l’eau et la transpiration.

  • elle composée de cellulose, comme le coton. Elle en est donc très très proche: absorbant l’humidité, douce, isolation thermique très faible;
  • Elle donne aussi des tissus agréables par leur fluidité, leur aspect et texture soyeuse (le coton est une fibre relativement courte, quand la viscose sera plutôt un filament, ce qui l’apparente ici à la soie);
  • Par contre, notamment parce qu’elle subit plus de traitements chimiques que le coton, elle est -de manière générale- plus fragile  que le coton. Déjà, plus elle est humidifiée, plus elle devient fragile (contrairement au coton, qui lui se renforce plutôt). Et sa rétention d’eau est supérieure à celle du coton.

L’élasthanne (Spandex, Lycra, ….) est seulement intégré en partie, pour rendre un tissu plus élastique.

Moralité

  • Pour certaines raisons, nous acceptons mal notre propre sueur. Même quand on fait du sport. C’est quelque peu paradoxal parce que c’est notre meilleure défense contre la chaleur.
  • Les fibres synthétiques de type plastique (polyester, nylon, …) ont notamment pour avantage de sécher vite, d’être bon marché, pas froissables. Mais elles augmentent les désagréments de la chaleur, odeurs incluses. Ce qui se compense en partie par de fines épaisseurs (semi-transparence), des perforations, etc.., mais pose la question 1. du ratio prix / intérêt, et 2. du confort global par rapport à des fibres respirantes.

Je parle ici de confort global parce que la confort, c’est affaire certes d’humidité, mais aussi, de douceur, de légèreté, de style, etc. Se sentir bien, c’est à la fois physique et psychologique.

Prochain post: les étonnantes qualités de la laine par temps chaud

 

* Plan croisé: une partie de l’échantillon teste A, puis B. L’autre fait le contraire. Ceci enlève les effets d’ordre, car on tend à prendre le 1er testé comme une base de comparaison pour les autres.

Double aveugle: le « cobaye » ne sait pas s’il teste A ou B. Et pareil pour le scientifique qui fait les mesures. Pour que ce soit le plus neutre et objectif possible, et que cela enlève le biais de celui qui veut prouver ce qu’il croit.

Placebo: un produit neutre, sans effet. Sert à vérifier que le produit testé fait mathématiquement significativement mieux que placébo. Dans le médical, on dit que cet effet est de l’ordre de 30%, mais il peut allègrement dépasser les 70% sur des étude de ressenti, de sensations.

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4 thoughts on “Chaleur, Transpiration, Tissus: Synthétiques, Techwear et Placébo

  1. Daphné dit :

    Merci beaucoup pour cette article très intéressant et bien écrit !

    1. Bonjour Daphné, cela me fait très plaisir… votre commentaire a probablement beaucoup de plus de valeur que vous ne pouvez imaginer … j’ai fait pas mal d’articles, j’ai du recevoir en tout 5 réactions depuis 1 an 1/2. Au-delà de donner l’impression de parler dans le désert, je ne peux justement pas savoir si c’est intéressant ou pas, clair ou pas, .. et j’ai même tendance à penser que si personne ne réagit, c’est que c’est pas bon. Alors merci mille fois à vous, d’avoir pris le temps de m’écrire ces quelques mots.
      En vous souhaitant plein de belles choses
      Polina

  2. Isabelle dit :

    Bonjour,
    Je viens de trouver votre site car je recherchais des infos sur les tissus, les fibres… Vos articles sont très intéressants et bien explicatifs. Cela conforte mon intérêt pour les matières naturelles, au détriment des fibres synthétiques (moins agréables à porter). Bonne continuation! Au plaisir de vous lire encore!

    1. Bonjour Isabelle, merci beaucoup de me l’écrire, ca fait plaisir et ca motive beaucoup! Travaillant moi-même presque exclusivement avec des matières naturelles … Après, sur le fond, chaque matière a ses avantages et inconvénients; et pour chaque matière, il y a différents niveaux de qualité. Mon projet, à terme, c’est d’expliquer et montrer cela. Sans parti pris et sans complaisance. Et ainsi, aider chacun à faire de meilleurs choix pour lui-même … sans se faire abuser par des allégations qui suggèrent des choses qui ne sont pas vraies mais qu’on a vraiment envie de croire…
      Après, vu les questions effarantes que j’ai eues à propos des masques, vu le flou des recommandations de l’Afnor, je me suis dit que je devrais certainement écrire un post sur la caractérisation des tissus; et donner des repères sur les critères clés …. Si je trouve le temps …
      Merci encore
      Polina

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