Le monde des Tissus, Quand il fait froid

Les 3 principes basiques et toujours vrais pour s’habiller chaud en hiver.

Puis-je faire une promenade dans les Alpes en plein hiver, habillée en coton, sans avoir froid? Oui. Ou être habillée avec des laines épaisses et avoir froid? Oui. Avoir plein de couches et avoir froid? Oui. Ou avoir un seul vêtement et avoir chaud? Oui. Avez-vous déjà lu un article qui explique tout cela? Evidemment, je n’ai pas tout lu, mais tout ce qui sort en premier … Pourtant, une très bonne doudoune peut suffire; et certaines vestes en coton sont très efficaces, même dans le grand nord. Bref, ce qui peut sembler chaud ne l’est pas forcément et vice-versa. Voici pourquoi.

J’ai vécu mon enfance dans une ferme en Russie. Même quand il faisait -30°C, j’allais à l’école à pied, à 2 km de chez moi. C’était normal. Mais je n’aime vraiment pas le froid. Et on nous apprend à y faire face.

Pourquoi peut-on lire tout et son contraire?

Dans le micro-détail, on peut compliquer. Et comme il y a beaucoup de marketing, on va vous montrer la valeur d’un détail, en occultant le reste et le contexte. Par exemple, les propriétés isolantes d’un tissu évolue selon qu’il est mouillé ou pas. Donc on peut vous dire qu’un pull en polaire (donc en polyester) est mieux que celui en laine parce qu’il évacue mieux la transpiration vers l’extérieur, et qu’il vaut mieux être au sec pour avoir chaud, ce qui est théoriquement vrai dans certaines conditions. Par contre:

  1. dans la vraie vie, transpirer dans ses vêtements quand il fait froid, ce n’est pas la situation la plus fréquente;
  2. une laine humide -à cause de la pluie, la sueur ou l’air ambiant- apporte beaucoup plus de chaleur qu’un poly. humide (concrètement, parce que la laine garde l’humidité à l’intérieur de sa fibre -qui est creuse-; alors que le poly garde l’humidité entre ses fibres, qui elles sont pleines);
  3. si vous transpirez, le polyester, pour les odeurs, est probablement la pire option;
  4. s’il fait froid et sec, quel est alors l’intérêt du poly. par rapport à la laine? On peut citer le prix ou la solidité, mais ce n’est pas lié à la chaleur.

Quelles sont les 3 règles basiques pour s’habiller et avoir chaud en hiver?

La 1ère tient à la façon dont notre corps réagit face au froid. Les 2 suivantes sont les mêmes que pour l’isolation de votre habitation.

  • Protéger les extrémités: mains, pieds, tête et cou;
  • Eviter que l’air froid n’entre;
  • Avoir une couche isolante, qui encapsulera de l’air chaud autour de vous.

Pourquoi d’abord protéger les extrémités?

Quand il fait froid, notre corps réduit la circulation sanguine vers les extrémités, pour garder le torse (respiration + organes vitaux) et le cerveau à 37°. Etant moins irrigués, les mains et les pieds sont les premières zones à ressentir le froid. En protégeant bien la tête, on permet au corps de se concentrer sur le torse. Quant au cou, certes, il y a la gorge, mais aussi des vaisseaux sanguins extrêmement importants: la veine jugulaire, et les artères carotides, qu’il faut aussi garder au chaud.

La circulation sanguine étant essentielle contre le froid, c’est mieux de la favoriser, et donc:

  • d’éviter de comprimer (je pense ici notamment aux pieds dans les chaussures);
  • de se contraindre à se détendre et respirer profondément (plutôt que rester crispée et en apnée dans le froid)
  • de faire un peu effort physique supplémentaire, comme marcher un peu plus vite.

Quelle est la bonne pratique pour les pieds?

Pour les pieds, il ne faut pas hésiter à prendre une pointure en plus. C’est l’air entre le pied et la chaussure qui vous tiendra au chaud. Pour la même raison (favoriser la circulation sanguine), il ne faut pas multiplier les couches de chaussettes; une bonne paire épaisse (en laine ou laine + synthé.) doit suffire. Il vaut aussi mieux avoir une semelle épaisse.

Pourquoi et comment éviter que l’air froid n’entre?

Le faire a 3 avantages:

  • cela vous évite de ressentir le froid chaque fois qu’un peu de vent se lève;
  • cela permet d’emprisonner l’air chaud autour de vous,
  • cela évite à votre corps de devoir réchauffer cet air autour de lui chaque fois que du froid entre.

Comment?

  1. Il s’agit d’abord  de mettre un vêtement qui ne laisse pas passer le vent, et qui reste respirant (sans effet « sauna » quand on le porte). Ici, la matière n’importe pas, et c’est plutôt une affaire de tissage, qui doit être serré et dense. Donc, si un coupe-vent en membrane synthétique ira, par définition, cela est aussi le cas de tous classiques éprouvés que vous connaissez. 2 exemples parmi d’autres:
    • le drap de laine (caban, loden, etc.); la laine est ici compactée / feutrée, par foulage et/ou chauffage (laine « bouillie »). Efficace contre la pluie et le vent.
    • la gabardine de coton. Invention brevetée de Thomas Burberry. Efficace contre la pluie et le vent.
  2. Il s’agit ensuite de fermer toutes les ouvertures (aux manches, au cou, autour de la taille, aux chevilles). Cette possibilité toute simple fait par contre une énorme différence de confort contre le froid. Compliqué?

Facile à trouver? Traditionnellement, nos marques françaises sont plus axées sur le style que la fonction. C’est différent chez les Japonais (cf Uniqlo), et souvent le cas chez les anglo-saxons (Allemagne, Suède, Autriche, Norvège, …). En outre, ces pays sont aussi plus confrontés au froid que nous, et aussi très compétents en terme de design (de manière générale: cf Ikea, BMW, …. et spécifiquement dans l’habillement: cf. Jil Sander, Hugo Boss, Schneiders Salzburg, Napapijri, …). Un bel exemple: le classique trench anglais:

  • je peux fermer les manches avec les pattes;
  • couvrir le torse avec le revers;
  • couvrir le cou avec le col montant, et le fermer grâce aux agrafes;
  • « fermer » le torse avec la ceinture

Tout cela, sans que ce soit préjudiciable au style.

Les cordons de serrage à l’intérieur du vêtement (aux manches et aux hanches) sont aussi une bonne option, d’autant qu’ils n’impactent pas l’aspect extérieur.

Comment vérifier simplement si un vêtement est coupe-vent?

Très simple: vous collez son tissu contre bouche et vous soufflez. Si cela passe difficilement, c’est parfait. Si cela ne passe pas, vous risquez d’étouffer. Si cela passe relativement facilement, vous aurez froid.

Pourquoi et comment créer une couche isolante autour de soi?

L’objectif est ici de faire une sorte de barrière thermique entre le corps et l’extérieur. Ce qu’il nous faut, c’est une matière dite isolante. C’est à dire qui ne transporte pas la chaleur. Le principe est facile à comprendre:

  • quand je chauffe une casserole, ses bords en haut sont aussi brûlants. Car le métal est conducteur, il transporte la chaleur; alors que nous, ce qu’on veut, au contraire, c’est garder cette chaleur et pas l’emmener ailleurs;
  • si je je prends un plat chaud avec un torchon plié en 4 on en 8, je ne me brulerai pas. Car le tissu conduit très mal la chaleur (ou le froid). La chaleur n’étant pas transportée, elle reste là où il est, et c’est ce qu’on veut.
  • par contre, si je prends le plat chaud avec un torchon mouillé, je vais me bruler; car l’eau prend la chaleur. Et peut même devenir rapidement une vapeur brulante.

Autre exemple: il fait +1°; vous laissez dehors pendant un pull en laine et un bac d’eau. 2h après, vous plongez une main dans l’eau, et l’autre main dans le pull en laine. L’une sera glacée et pas l’autre, tout simplement parce que la laine est isolante alors que l’eau est conductrice.

Bref, pour ne pas avoir froid et surtout rester au chaud, il s’agit d’avoir un isolant thermique -peu conducteur de chaleur- autour de soi. Et là, contrairement à ce que vous pourriez lire, toutes les fibres naturelles (laine, coton, lin, chanvre, etc.) sont d’excellents isolants thermiques. D’ailleurs, toutes -hormis la laine pour des raisons de coût- sont utilisées dans le bâtiment, auxquels on peut ajouter la paille, le coco, etc.

Ensuite, un isolant thermique, très bon et gratuit, c’est l’air. Donc encapsuler de l’air autour de soi, dans une matière isolante est une excellente option. On l’obtient parfaitement et naturellement avec des plumes (duvet) ou des poils (peau lainée).

Les autres options:

  • ce sont tous les textiles, tissés ou non, qui encapsulent de minuscules poches d’air (voir le paragraphe ci-dessous)
  • multiplier les couches (sous-vêtement, sous-pull, pull, etc).

Ce qu’il faut éviter:

  • mettre une « membrane », genre collant ou t-shirt moulant en lycra, qui n’encapsule aucun air.
  • le coton par temps humide

La meilleure option: à date, rien ne surpasse le vrai duvet animal (sauf en condition très humide).

Quels sont les textiles qui tiennent bien chaud? Quelle importance donner à l’épaisseur?

Là, c’est un peu complexe, car il y a plusieurs critères qui importent. Mais au final, c’est simple. En sautant au paragraphe suivant, vous avez les conclusions sans les explications.

Les 4 critères qui importent:

  • l’épaisseur,
  • la densité (i.e. fils serrés, par opposition à fils espacés)
  • la finesse de la fibre
  • la forme de la fibre (ondulée ou rectiligne).

L’importance de la densité des fils et de l’épaisseur sont faciles à comprendre avec le dessin ci-dessous (qui vaut pour ce qui est tissé).

Déjà, évidemment, plus les fils sont épais, plus l’effet barrière augmente. Mais attention: l’épaisseur peut être obtenue autrement: on peut tisser / tricoter plusieurs couches à la fois. Et, on peut aussi tisser / tricoter en volume (par ex: jacquard, crêpe, velours, etc.).

Ensuite, plus les espaces entre les fils sont grands, plus le tissu sera une « passoire » (jusqu’à être de type gaze ou mesh). Et vice-versa si c’est tissé très serré (comme le tweed écossais; par ex.).

Si la fibre est ondulée comme ci-dessous, ce qui est naturellement le cas des laines (mouton, chèvre cachemire, alpaga, mérino, …), et en l’occurence indéfrisable, eh bien le fil, puis le textile auront toujours plein de petites poches d’air entre les fibres:

Si on prend une fibre ondulée plus fine qu’une laine de mouton, comme le cachemire ou le merino, le textile résultant -toutes choses égales par ailleurs- encapsulera encore plus d’air, dans de plus petits espaces encore plus nombreux. Il isolera donc mieux, et tiendra encore plus chaud.

Et on peut encore plus compacter, encore plus réduire la taille des espaces vides, tout en augmentant leur nombre. C’est la différence qu’on obtient entre une laine tricotée d’écharpe … et un feutre de laine.

A titre d’exemple, les bottes russes traditionnelles (Valenki) en laine feutrée sont remarquables d’efficacité par température sibérienne (-30 / -40°C).

Les grandes options pour s’isoler (version simple)

  • tout ce qui est à la fois très léger et très volumineux (duvet, plume, mousses artificielles)
  • tout ce qui est dense (tweed, gabardine, molleton, etc)
  • toutes les laines, et plus particulièrement les « laines » à fibre étroite (cachemire, mérino, polaire, ….)
  • les options naturelles restent à date les plus performantes en condition de vie normale. Ce qui ne veut évidemment pas dire que les synthétiques ne soient pas performants. Elles sont aussi plus chères. moins solides, plus agréables à porter, plus efficaces contre les mauvaises odeurs. Les mélanges naturel / synthétique offrent des compromis intéressants.

Pourquoi la laine et les duvets sont supérieurs?

Basiquement, laines et duvets sont « nativement » des protections contre le froid. Ils résultent de millénaires d’évolution, et on ne sait pas produire des équivalents.

La grande supériorité de la laine vient notamment du fait que c’est une fibre creuse -contrairement aux fibres artificielles, ce qui est un avantage quand on parle d’isolation. En outre, on peut ajouter que:

  • c’est, à ma connaissance, la meilleure matière pour éviter les odeurs de transpiration;
  • elle peut stocker environ 30% de son poids en eau, ce qui lui permet de rester sèche au contact de la peau, même quand l’air est saturé;
  • elle est biodégradable.

La supériorité du duvet vient du fait qu’il contient encore plus d’air par unité de volume.

Pourquoi la laine de chèvre (cachemire / mohair) est supérieure à celle du mouton?

Parce que leur laine -ou plutôt leur duvet- est fait d’une fibre plus fine que celle du mouton. Comme expliqué, cela permet au textile en cachemire d’encapsuler plus d’air par unité de volume (cf. ci-dessus).

Historiquement, ces étoffes sont rares; déjà parce que ces chèvres se trouvent dans l’Himalaya. Et ensuite parce que c’est techniquement plus difficile à utiliser. Reste que c’est connu et utilisé depuis plusieurs millénaires. Deux exemples emblématiques de pays froid:

Les 2 tiennent incroyablement chaud malgré leur finesse.

Pour les activités extérieures?

Si vous allez faire une randonnée … si vous allez au bureau à vélo … ou allez jardiner …bref, si vous pouvez transpirer, dans ce cas, il faut une couche supplémentaire au contact de la peau qui gère la sueur (notamment car l’eau étant un mauvais isolant).

Si votre budget le permet, je vous conseille d’essayer un sous-vêtements (T-shirt manches longues) en laine de mérino; c’est très doux, isolant, performant par temps froid ou chaud, très résistant aux mauvaises odeurs.

Le lin est aussi une bonne alternative, contrairement aux préjugés.

Les synthétiques techniques sont clairement une bonne option (hormis sur l’odeur, où ce sont les pires). Les mélanges (synthétique + laine ou synthétique + lin) une option encore meilleure.

Que retenir de tout cela?

Première priorité: protéger les extrémités (mains, pieds, cou, tête)

Seconde priorité: fermer les entrées d’air (manches, encolure, tour de taille); et avoir un manteau / une veste qui empêche l’air froid d’entrer.

Troisième priorité: avoir une couche isolante autour de soi, ce qui ne veut pas forcément dire épais.

Les bonnes options isolantes sont, pour une utilisation « normale », en ordre: les duvets de plume, les pulls en fine laine (cachemire, mérino), les pulls tissés serrés (par ex. en tweed, pulls marins, …), puis viendront les pulls type polaire. Toutes les laines ne grattent pas … notamment justement quand elles sont elles-mêmes grattées, pour obtenir une face douce … ou simplement quand elles sont de qualité.

En fait, c’est la capacité à contenir de l’air qui compte. On peut en juger à l’effet « bouffant » ou à l’épaisseur, mais c’est trompeur. En effet, un pull fin en cachemire (fibre entre 15 et 19 microns de diamètre, suivant les qualités) peut vous tenir plus chaud qu’un pull plus épais en laine classique (entre 20 et 30 microns, suivant les qualités), surtout s’il est tissé lâche (çe qui coûte moins cher).

Enfin, se protéger contre l’air extérieur doit être la priorité: même un manteau en épais drap de cachemire ne sera pas d’une grande utilité si l’encolure reste grande ouverte, s’il est ample aux hanches ou aux manches.

PS: La toile en haut est du peintre russe Nikifor Krylov et date de 1827.

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