L'Esthétique Japonaise, Le monde des Couleurs

Comment combiner les couleurs à la japonaise? Et pourquoi c’est un savoir-faire du Moyen Âge.

Un rapide préalable pour comparer, vers l’an 1000, la mode et l’importance des combinaisons des couleurs au Japon et en France.

En France, on ne sait pas comment on s’habillait à l’époque, il n’y a pas de documents. C’était probablement très simple. Comme trace, nous avons encore les statues de femmes en bliaut, sur les cathédrales, mais cela date de bien plus tard (12ème). En fait, la notion de mode a commencé à apparaître chez nous encore après (13ème), après les croisades qui ont permis de découvrir les tissus d’orient.

Au même moment, au Japon, c’est l’âge d’or de l’ère impériale (Heian). L’habillement est très codifié; il dépend notamment du rang dans la société, de l’âge, des saisons. Pour les nobles et la famille impériale, il est connu (grâce un livre: « dit du Genji »), riche, complexe, et sophistiqué. La soie prédomine. Une illustration en est le junihitoe, un habit de cour féminin en couches, tel que ci-dessous.

Junihitoe signifie littéralement 12 couches.

Les couleurs de ces couches étaient élaborées en fonction d’un thème pré-établi. Sachant qu’il y avait une liste de thèmes par saison et/ou occasion, le plus souvent inspirés par les plantes.

L’habit d’une personne de la cour revêtait beaucoup d’enjeux, car elle était aussi jugée par rapport à cela (c’est d’ailleurs toujours vrai de nos jours, notamment en Angleterre). Le choix et l’harmonie des couleurs; sur plus de 12 pièces exige talent et savoir-faire. Savoir-faire, parce qu’au Moyen Âge, les moyens techniques n’étaient pas ceux d’aujourd’hui (régularité des fils, tissage, teintures, …). Talent pour être différemment élégante, dans un thème fixé. Mais il faut aussi imaginer que certains tissus étaient parfois plutôt transparents (par ex. l’été), et que c’était alors le mélange des couleurs superposées qui importait. Qu’il fallait marier l’uni avec des motifs, pochés ou brodés.  Que le lustre de la matière importait (par ex. tissu mat pour représenter une feuille, mais satiné pour la peau d’un fruit). Que les accessoires devaient être assortis, etc. C’était d’une valeur artistique et artisanale difficilement atteignable de nos jours.

Prenons un exemple concret pour illustrer tout cela, avec un des thèmes de l’époque que je traduirai par « saveurs des pruniers rouges ».

A l’intérieur, il y a 2 concepts: saveur et prunier (ou plutôt prunus).

Dans le mot Japonais, il y a effectivement le logogramme 匂, qui signifie surtout odeur, mais aussi goût; on pourrait dire parfum aussi. En tout cas, il impose une gradation de couleur progressive entre le clair et le foncé.

Maintenant le prunus (prunus mume ou abricotier du Japon). Il fascine depuis les temps très anciens; car, au-delà de la beauté délicate de sa fleur, il peut fleurir et exhaler ses parfums en hiver, même sous la neige. Représenter ce prunus, c’est montrer les différents rouges des pétales, mais aussi évoquer les tiges, les feuilles, les boutons. Avec une interprétation personnelle.

Au global, il s’agit donc de représenter l’arbre (avec sa nuance de vert), et les couleurs des pétales en dégradé, comme ceci:

Comme il s’agit d’interprétation personnelle, voici une des miennes.

Pour que vous voyez ce que cela peut donner, au 21ème siècle.

Pour finir, revenons à l’image en haut de l’article. C’est le Daigo-ji, un des temples de Kyoto. Ses couleurs n’ont rien à voir avec tout ce que l’on peut rencontrer chez nous. Et c’est ainsi qu’on apprend à voir et utiliser d’autres palettes, et à apprécier leurs harmonies

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